19 octobre 2007
Une princesse en terre étrangère.
Une petite fille courait en riant aux éclats le long des nombreux couloirs d’un palais aux milles reflets. Ses cheveux noir ébène s’emmêlaient et s’entortillaient au fil de sa course. Elle était terriblement gai, et plus encore quand elle entendait la voix de sa nourrice Süheyla l’appeler à tue tête, désespérant de l’attraper avant le bain du soir.
« - Aslihan, mademoiselle, où êtes-vous ? Revenez. Aslihan, il est l’heure de votre toilette, soyez raisonnable. Aslihannnnnn. »
Süheyla avait une patience d’ange avec la jeune princesse qui n’en faisait toujours qu’à sa tête. Elle était douce et tendre avec elle. Elle lui faisait faire des promenades interminables dans les jardins du palais, en lui racontant une histoire sur chacune des fleurs et chacun des animaux rencontrés. Elle passait de longs moments à lui brosser ses superbes cheveux dignes d’une princesse turque.
Süheyla était la nourrice de la princesse, mais aussi un peu une seconde mère, la sienne était bien trop prise par les tâches demandées par le sultan Reshat son père. Aslihan considérait aussi sa nourrice comme sa compagne de jeu, elles ne se quittaient jamais. Mais aujourd’hui Aslihan avait envie de jouer à un autre jeu : faire enrager Süheyla.
Elle courait toujours quand elle percuta quelqu’un.
« - Süheyla ? Comment tu as fait nourrice ?
- Jeune princesse, il est l’heure de votre toilette et ce soir je ne serai pas votre conteuse.
- Qui donc si ce n’est pas toi, nourrice ?
- Vous verrez, c’est une surprise. »
Aslihan soupira et suivi sa nourrice jusqu’au haremlik (1). Une fois la toilette faite avec les eunuques, la sultane vint rejoindre sa fille dans sa chambre. Aslihan trépignât de joie en voyant sa mère passer la porte de sa chambre.
« - Annedjim (2), comme je suis heureuse de vous voir, comme vous me manquez tous les jours. » ,fit la jeune princesse ravie de sa surprise.
«- Ce sera donc vous qui me ferez la lecture ?
- Oui ma belle Aslihan, ce soir je vous fais la lecture. »
La lecture fut douce et agréable à souhait, la jeune princesse adorait être en compagnie de la sultane, c’était comme passer un moment magique, un moment de délices ultimes. Le bonheur pour une petite fille de 9 ans qui ne voyait que très rarement son père ou sa mère.
Le sultan fût mis en place au pouvoir à la suite de la chute de son frère le sultan Abdul Hamid par les Jeunes Turcs. Toutefois le pays restait agité et le sultan avait fort à faire. La sultane le soutenait et l’accompagnait sans cesse et ne pouvait que peu s’occuper de cette jeune princesse.
« - Il est maintenant l’heure de vous endormir, Djijim (3). Que la nuit vous soit douce !
- Merci, la votre aussi, Annedjim. Demain vous me ferez à nouveau la lecture ?
- Pas demain, Djijim, peut être une prochaine fois. »
Aslihan fit la moue malgré le fait que son rang et son âge ne l’y autorisait plus depuis longtemps.
Annedjim lui déposa un baiser sur le front et sortit de la chambre avec la grâce qui la caractérisait dans tout le royaume.
Aslihan ne mit pas longtemps à s’endormir, la petite fille avait tellement couru au travers du palais qu’elle était maintenant épuisée. Elle s’évapora dans de doux rêves baignés dans le souvenir du visage de sa mère.
Au petit matin la princesse fut tirée de son sommeil par une mélodie jouée par une kalfa (4). Une coutume orientale veut que l’on se préserve d’un réveil brutal, car pendant le sommeil l’âme part errer dans d’autres mondes et il est bon de lui laisser le temps de revenir en douceur dans le corps.
La jeune Aslihan se réveillait donc tout en douceur, en ce début de matinée de fin d’hiver. Süheyla vint comme à l’accoutumée pour l’aider à se préparer avant de se rendre dans la grande salle de repas, pour le petit déjeuner.
Une fois prête, elles sortirent toutes les deux et Aslihan racontait avec quel bonheur elle avait écouté l’histoire de la Sultane, la veille.
Un énorme vacarme interrompit son discours. Süheyla regarda par l’une des fenêtres d’où provenait le bruit, la cour intérieure était envahie par les Jeunes Turcs, l’une des ailes du palais était en feu, le bruit se faisait lourd et inquiétant. Süheyla tira la princesse par la manche de son vêtement et la ramena dans le haremlik pour la confier aux eunuques. La nourrice donna quelques ordres à ces derniers afin de protéger la princesse de la révolution qui avait désormais atteint le palais.
« - Nourrice, où pars tu ? Ne me laisse pas. J’ai peur, explique moi, qui sont ces gens ? Que veulent-ils ?…nourrice … »
Süheyla était déjà partie à la recherche de la sultane, elle devait veiller sur elles deux. Elle avait eu pour ordre du sultan d’emmener la sultane et la princesse en lieux surs dès les premières attaques. Le sultan les redoutait depuis déjà plusieurs semaines. Elles étaient devenues inévitables, et il devrait sans doute mourir.
Süheyla ne tarda pas à arriver devant la pièce qu’affectionnait le plus la sultane, là où elle aimait à penser, à écrire ou lire. La sultane ne s’y trouvait pas.
Pendant que la nourrice de Aslihan continuait ses recherches, les eunuques avaient entreprit de cacher la princesse, mais le groupe des Jeunes Turcs avait déjà atteint le haremlik et mettait le feu à tous les rideaux et tissus qu’ils trouvaient, les gens du palais fuyaient en hurlant, les cris et le feu faisaient un bruit atroce. Les murs eux-mêmes tremblaient. Aslihan était terrifiée, emportée par la panique elle échappa à la surveillance des eunuques et s’enfuit par les portes cachées du palais. En très peu de temps la princesse était suffisamment loin du palais pour ne plus entendre le bruit de cette guerre qu’elle ne comprenait pas. Elle se cacha dans un fourré pour essayer de réfléchir à la situation. Que faire ? Où aller ? Elle resta cachée longtemps ne sachant que faire, puis quand la fumée qui s’envolait du palais sembla s’être atténuée, elle repartit en direction de sa demeure, avec comme seule idée en tête : retrouver Annedjim.
Quand elle arriva devant les portes du désastre, l’air sentait mauvais, le silence était revenu mais était encore plus douloureux que le bruit qu’elle avait fuit. Son cœur battait à tout rompre. Elle entra et les sanglots qu’elle retenait depuis son départ finirent par couler sur ses joues. Elle fouilla le palais de fond en comble, ce palais qu’elle connaissait si bien, elle ne reconnaissait plus rien, tout était brulé, saccagé, effondré…les larmes continuaient de glisser le long de son visage dans le plus grand silence.
Elle ne retrouva ni Annedjim, ni Süheyla. Elle erra dans les couloirs pendant des heures, ou peut être bien des jours et finit par le quitter sans savoir où aller. Elle était devenue une étrangère dans son propre pays, plus rien n’y était normal, rien, ni personne……
…
…
…
Une musique douce tira Aslihan de son sommeil.
…
…
…
Encore une nuit à revivre ce cauchemar. Encore une nuit pour ne pas oublier. Encore une nuit où elle ne connaissait ni la paix, ni le repos. Aslihan se réveillait en terre étrangère encore une fois, comme tous les matins depuis 17 ans, depuis cette révolution des Jeunes Turcs qui lui avait volé sa vie, sa famille, son bonheur. Aslihan avait dû fuir Istanbul et avait gagné le Liban. Elle se trouvait aujourd’hui en France. Sa vie était calme et sereine, mais uniquement en journée. Toutes les nuits elle revivait la chute de l’empire Ottoman. Elle avait trouvé refuge ici, sur la terre d’asile, mais resterait toujours une étrangère où qu’elle décide d’aller.
(1) Haremlik : Appartements des femmes, gardés par des eunuques.
(2) Annedjim : Chère et respectée maman
(3) Djijim : « chérie » employé pour les enfants
(4) Kalfas : Dames attachées au service du palais.
10 octobre 2007
LA vie
Je me plis et grimace avec une régularité éloquente. Tu es sous la douche, j’entends l’eau couler, je me concentre sur elle, mais le temps semble tellement long lorsque l’on attend. Et j’attends, et me tord de douleur. Ma main se crispe sur l’accoudoir de notre canapé au rythme de cette douleur qui revient sans cesse.
Je m’impatiente….cela fait plusieurs semaines déjà que je m’impatiente. Et tu ris quand tu lis cette impatience sur mon visage : « oh, je peux bien t’accoucher moi-même, j’ai vu « urgences » des tonnes de fois !!!!! »
Je me sens seule.
Tu sors enfin de la douche. Tu es prêt. Nous pouvons enfin partir mettre cette petite fille au monde. C’est la troisième, je sais bien comment cela se passe, mais il paraît que pour la troisième la vitesse est impressionnante. Tant mieux que cela prenne vite fin.
La voiture prend la direction de l’hôpital. J’ai mal. Dans le parking de l’hôpital je me tords toujours de douleur et peine à mettre un pied devant l’autre, tu me soutiens. Je suis en colère.
Et d’un coup le monde réapparaît, deux jeunes femmes courent vers nous :
- « Oh la la, ne montez pas à pied dans cet état. Venez vous asseoir, on va aller vous chercher un brancard ou un fauteuil. »
L’une file chercher une chaise pour m’installer à l’ombre dans un recoin de l’hôpital, l’autre court chercher les brancardiers. Je leur lance :
- « Ca va aller, c’est bon, c’est bon je vais monter, ca va ………….. »
Je crois que je tente de m’en convaincre, mais après tout ce n’est qu’un accouchement. J’en ai déjà eu deux, ce n’est pas la peine d’en faire toute une histoire. Dans quelques heures cette petite chipie sera sortie de mon ventre et je serai enfin en paix.
Les brancardiers sont horriblement longs à arriver et je continue de me torde de douleur. Quand ils arrivent enfin, il me faut encore faire des efforts, me lever, monter sur le brancard…..je suis en colère, pourquoi est ce que tout est si long quand on a mal ?
Les brancardiers sont en pleine forme. Ils plaisantent dans l’ascenseur qui me mène vers ma libération.
- « Ne nous le faites pas dans l’ascenseur, attendez que l’on arrive……. » ils rient.
Je crois que je leur souris, mais je ne suis pas certaine que cela se voit. Mon amour tu es là, tu me tiens la main, je crois que tu me parles, me cajoles. Je ne me rends plus compte de rien ou presque.
Enfin nous voilà arrivés. La sage femme nous place tout de suite en salle d’accouchement. Chouette c’est plutôt bon signe. Elle me déshabille, m’examine, je râle de douleur.
Elle me donne un médicament, je ne sais pas ce que c’est, elle me l’a dit, mais je n’écoute rien. Elle me place des piqûres d’acupuncture. Il parait que ça calme la douleur.
Elle me couche sur le coté, il parait que ça fait moins mal. Mais comme ça, dans cette position, je te cherche mon amour, je sens ta présence mais je ne te vois pas, ne te touches pas.
J’ai mal.
Le temps passe lentement.
La sage femme revient et j’ai toujours mal. Le cachet n’a pas marché, l’acupuncture non plus. Elle me traite de douillette. Puis m’examine. Et se ravise, je ne suis pas douillette, le travail s’emballe.
Elle retire les aiguilles, me change de position, semble avoir changé de vitesse.
Enfin, le temps accélère.
Le temps court, file, et voilà il est enfin venu ce moment miraculeux :
- « Vous devez pousser madame, aller poussezzzzzzzzzzzzzzzzz……… »
Tu es là, je sens mes ongles qui entrent dans la chair de ta main et tu ne dis rien tu me caresse le front.
- « Courage, mon amour, c’est bientôt fini ! »
Et je pousse, encore une fois, et voilà un petit bout de tête qui apparaît. Je ne la vois pas.
- « Madame, attrapez votre fille, faites la sortir…. »
Je m’exécute, et voilà ce petit bout de chou, dans mes mains et encore dans mon ventre. Quel sentiment étrange !
Et elle ne bouge pas, elle est violette, je suis en panique.
La sage femme défait les deux tours de cordons qui la gênent.
-« Caressez-la, elle va pleurer. On attend un peu avant de couper le cordon, elle a encore besoin de votre oxygène. Caressez-la. »
Je ne la vois pas bouger, je la touche, mais ne la sens pas. « Non, pitié, laissez moi ma fille, ne la prenez pas, je ne l’ai même pas encore serrée dans mes bras….. »
J’ai peur.
……………………………………..
Elle bouge, elle bouge enfin. Pourquoi le temps est si long aujourd’hui ?
Six minutes, c’est ce temps là qui lui a fallu pour bouger. Mon enfant, mon amour…..
Ma fille, et toi, mon amour partez vous faire une beauté.
Je me sens bien.
Je suis en paix, le calme est revenu, je n’ai plus mal, ma fille va bien, je suis soulagée que ce soit terminé.
La sage femme entre et me demande si je vais bien.
- « Oui super, je me sens super bien »
- « Non non, » me lance t elle avec un air bizarre.
- « Ah si je vous assure je vais vraiment bien »
- « Avez-vous des contractions ? »
- « Non aucune je vais super bien »
- « Vraiment aucune » insiste t elle.
- « Aucune »
Elle sort, revient, téléphone, je n’entends pas.
Elle sort à nouveau. Revient encore avec un drap qu’elle étend à mes pieds.
Elle semble vraiment nerveuse tout à coup. Elle claque tous les stores de la pièce, ferme les portes.
Je crois que je ne comprends pas bien tout ce qui se passe.
Des tas de gens arrivent. Je suis en train de m’endormir. Je suis merveilleusement bien.
Encore des gens arrivent. La salle d’accouchement ressemble à une fourmilière.
Certains me sanglent à la table.
Je ne comprends pas, je vais bien.
« Où es tu mon amour ? »
Je crois que je ne m’endors pas. Je crois que je m’envole.
Je suis sanglée à la table, des gens me tiennent les pieds, les jambes, la tête….la sage femme revient.
Elle me fait une révision utérine, ça veut dire qu’elle va chercher mon placenta qui n’a pas voulu sortir.
Je hurle.
Je suis partie.
Je te vois mon amour. Tu pleures. Oh non pas devant tous ces gens, bien sur. Mais dans ton cœur, tu pleures.
- « Ne pleures pas mon tendre amour, je ne suis pas morte, je ne peux pas mourir, je viens de donner naissance à notre fille. Crois en moi, n’ai pas peur, je ne peux pas mourir. »
Tu es sur un lit dans la pièce à coté. Tu ne comprends pas toi non plus. Personne ne te dit vraiment tout ce qu’il arrive. Mais tu sais. Tu me perds. Comment vas-tu dire à nos grandes puces qu’elles ne verront plus leur maman. Comment vas-tu vivre sans moi.
Mais tu ne m’entends pas, je te dis de ne pas t’en faire.
Tu ne vois personne ressortir de la salle où je suis. Personne ne te dit rien.
Mais tu vois, personne ne te dis que je suis morte. Gardes espoir.
La vie est une course, une course éternelle, une course après l’amour, la tendresse, l’amitié, la vie……tu es ma vie. Je ne vais pas perdre cette course, elle est bien trop importante.
………
Je sens quelqu’un qui me gifle.
J’entends un bip bip de machine.
Tu vois je reviens, je ne suis pas morte. J’entrouvre les yeux et reconnais l’anesthésiste.
Il semble heureux.
- « Elle est là, c’est bon ! »
Certains me désanglent. D’autres s’en vont. La sage femme me caresse le front :
- « Vous nous avez fait peur »
Je crois bien que je n’ai pas bien compris, mais je crois que tout va bien.
Au bout d’un long moment je te vois, tu as notre fille dans les bras. Je ne l’ai pas encore vu toute belle, toute propre.
Je la caresse du bout des doigts.
Ton visage est triste.
Et je te répète :
- « Je vais bien ne t’en fais pas, je vais bien ! »
Tu me souris.
Je t’aime, tu es ma vie, je ne peux pas mourir.
Pas aujourd’hui.
08 octobre 2007
Les jardins de la reine
Il était une fois, dans un pays lointain, une reine qui s’ennuyait fort de son roi. Ce dernier était tellement occupé à commander ses armées qu’il en oubliait la présence même de la reine.
Un jour, l’ennui se fit si pesant que la reine vint mander audience au roi.
« - Mon bon roi, lui dit elle, je m’ennui fort en ce château, seule de l’aurore au coucher, puis je quérir le droit de vaquer à une occupation à l’extérieur de nos murs ?
- Ma mie, faites comme il vous plaira, et dès mes ennuis militaires résolus, je me joindrais à vous afin de contenter votre cœur et effacer cet ennui.
- Merci mon roi, je vais donc m’atteler à ma nouvelle tache et vous attendrais le temps qu’il faudra. »
La reine entreprit donc de créer des jardins emplis de fleurs, de plantes et d’arbres de toutes sortes. Elle plantait, taillait, arrosait, parlait même à toute cette végétation qui lui donnait tant de plaisir, et elle attendait son roi.
Plusieurs années ont passé, les jardins devinrent immenses, magnifiques, dignes d’un roi.
Mais la reine mourut, sans jamais plus revoir son roi tant aimé. Elle mourut dans ces jardins au milieu de la roseraie qu’elle affectionnait tant.
Aujourd’hui, bien des siècles plus tard, les jardins renaissent à chaque printemps avec un éclat toujours plus intense…..mais le château pour lequel le roi faisait la guerre, n’est plus que ruines……